J'avais croisé Memphis Slim dans les années soixante-dix sur le campus de l'université d'Orsay où il devait donner un concert. Il s'était pointé en Rolls dorée du plus mauvais goût, mais, dans le grand amphi de la fac, nous avions bien là le Prince du blues et du boogie-woogie.
En janvier 1988, alors que je venais d'être nommé directeur du centre culturel français de Lagos (Nigéria), le premier artiste que j'eus à accueillir fut Memphis Slim qui effectuait une tournée en Afrique de l'ouest et que je me réjouissait de revoir. J'avais loué une salle dans un grand hôtel de la ville, loué une estrade, loué un piano, trouvé un accordeur, fait installer des éclairages, une sono et envoyé le chauffeur du centre à Cotonou (Bénin), à une centaine de kilomètres de Lagos, récupérer l'artiste qui avait joué là-bas la veille. J'avais aussi vendu 500 billets, salle comble.
A 18 heures, j'étais dans la salle entrain de tout vérifier, le concert étant prévu à 20 heures. 18h30, toujours pas d'artiste. 19h, les premiers spectateurs commencent à arriver, mais toujours pas d'artiste. 19h30, la salle est quasiment pleine, et toujours pas d'artiste. Soudain, le chauffeur arrive déconfit. Memphis Slim a eu une attaque cérébrale à Cotonou et a été rapatrié sur la France en avion sanitaire...
Grand moment de solitude : il faut avertir les spectateurs, rembourser les billets. Compatissante, la direction de l'hôtel offre des raffraîchissement gratuitement au public. J'ai une pensée pour Memphis Slim et pour notre second rendez-vous manqué. Il décèdera deux semaines plus tard à Paris. Quant à moi, ce baptême du feu m'aura permis de comprendre pourquoi les organisateurs de spectacles et les artistes sont plus cardiaques que les autres et pourquoi, parfois, ils ont le blues.(Axel21)